mardi 12 octobre 2010

REISER CENSURÉ AU FESTIVAL QUAI DES BULLES


On vit une époque formidable

Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît, a écrit Michel Audiard. Après l’exposition du photographe Larry Clark interdite aux adolescents – alors que ses photos prétendues obscènes sont visibles sur la Toile, voici que le festival de bande dessinée Quai des bulles, qui célèbre ce mois-ci ses trente ans à Saint-Malo, interdit une exposition de Reiser aux mineurs non accompagnés, en raison de dessins jugés également obscènes. Il y a trente ans, Reiser disparaissait…

Obscène, Reiser ? L’objet du délit, qu’on en juge : un dessin intitulé Solitude représente un gardien de phare se masturbant dans la lumière de sa lentille.

Finalement, le cancer des os a eu raison d’emporter Reiser, il y a trente ans. Aujourd’hui ses œuvres auraient été interdites, interdites d’exposition, d’antenne et peut-être même de publication.

Qu’on soit bien clair : Reiser est le plus grand dessinateur de tous les temps et de tous les continents réunis. Ses dessins ont parlé de tout, d’amour, de sexe, d’éoliennes, d’animaux, de femmes, de gros dégueulasse, de mères indignes, de tendresse et de la mort. Son trait a libéré le dessin de presse. Pour moi, son chef-d’œuvre représente un gros couple, allongé vu de face, endormi et ronflant de bonheur, un filet de sperme reliant leurs sexes bienheureux, le tout intitulé Le pont des soupirs. Plus romantique, je ne vois pas. Les censeurs des temps présents estiment qu’un tel dessin ne saurait être vu des moins de dix-huit ans. Les mêmes seraient vraisemblablement choqués par la moitié des sketches de Coluche ou de Desproges. Et je ne parle pas du Kamasutra vu par Dubout dans les années 50 ! Non seulement ces censeurs prennent les jeunes pour des crétins, alors qu’en vérité ce sont eux qui regardent TF1, pas les jeunes (qui, eux, regardent les photos de Larry Clark sur le Net).

On vit une époque formidable, titre prophétique d’un album de Reiser. Les porte-coton de dame Anastasie règnent en (petits) maîtres dans notre temps politiquement correct, sexuellement correct, religieusement correct, sarkorrectement correct, publicitairement correct, socialement correct, médiatiquement correct, correctement correct, formidablement correct. Une vraie maison de correction, les années 2010. Nous sommes gouvernés par des sous-doués, des incultes, tartuffes, tâcherons cupides et imbéciles, puant le cigare et peine à jouir, lepénisés du bulbe, menteurs, concussionnaires et prévaricateurs, des meurtriers qui envoient des gosses se faire trouer la peau en Afghanistan… mais qui ne supportent pas l’image d’un gardien esseulé s’astiquant gentiment le phare… Alors que leurs conseillers ramassent des mineures qui tapinent avenue Foch (avant sans doute de les faire expulser dans les Carpathes) !

Et visiblement, ça ne gêne pas grand monde.

Reiser, réveille-toi, ils sont devenus vraiment trop cons !